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NE SURPASSEZ JAMAIS LE MAÎTRE

Dernière mise à jour : 25 sept. 2024

PRINCIPE



Ceux qui sont au-dessus de vous doivent toujours se

sentir largement supérieurs. Dans votre désir de leur


plaire et de les impressionner, ne vous laissez pas entraî-

ner à faire trop étalage de vos talents, ou vous pourriez


obtenir l’effet inverse : les déstabiliser en leur faisant de l’ombre. Faites en sorte que vos maîtres apparaissent plusbrillants qu’ils ne sont et vous atteindrez les sommets du pouvoir.


VIOLATION DE LA LOI :

Nicolas Fouquet était surintendant des finances au début du règne de Louis XIV. C’était un homme généreux qui aimait les fêtes somptueuses, les jolies femmes et la poésie. Il aimait aussi l’argent, et menait un train de vie extravagant. Fouquet était intelligent et absolument indispensable au roi. Aussi, quand le Premier ministre, le cardinal Mazarin, mourut en 1661,

le surintendant des finances s’attendait-il à lui succéder. Au lieu de quoi le roi décida d’abolir la charge. Cette décision ainsi que d’autres indices firent comprendre à Fouquet qu’il n’était plus dans les bonnes grâces du roi.


Aussi décida-t-il de regagner ses faveurs en organisant la fête la plus splendide que l’on eût jamais vue. Officiellement, elle avait pour but de célébrer l’achèvement des travaux de son château de Vaux-le-Vicomte, mais son objectif réel était de rendre hommage au roi, l’invité d’honneur.

Les plus célèbres représentants de la noblesse d’Europe et quelques-uns des plus grands esprits de l’époque – La Fontaine, La Rochefoucauld, Madame de Sévigné – avaient été conviés. Molière avait écrit pour l’occasion une pièce dans laquelle il jouerait lui-même. La fête commença par un somptueux banquet de sept services où furent servis des aliments venus d’Orient que l’on n’avait encore jamais goûtés en France ainsi que des recettes créées spécialement par Vatel. Un orchestre enchaînait les morceaux de musique pour honorer le roi.


Après le dîner, on se promena dans les jardins du château. Les magnifiques allées et fontaines de Vaux-le-Vicomte avaient été conçues par Le Nôtre, comme plus tard le seraient celles de Versailles.

Fouquet accompagna lui-même le jeune roi à travers les parterres et les bosquets superbement géométriques. En arrivant aux canaux, ils assistèrent à un feu d’artifice, suivi par la pièce de Molière. La fête se prolongea fort tard dans la nuit et tous s’accordèrent à dire que c’était l’événement le plus incroyable qu’ils eussent jamais vu.

Quelques jours après, Fouquet fut arrêté par le chef des mousquetaires du roi, d’Artagnan. Trois mois plus tard, il était accusé d’avoir détourné l’argent de l’État. (En fait la plus grande partie de cet argent avait été versée avec l’accord du roi et en son nom.) Fouquet fut condamné à la confiscation de tous ses biens et au bannissement hors du royaume, puis sa

peine fut commuée en emprisonnement à vie. Il mourut à Pignerol, une lointaine place forte des Alpes.


Interprétation :


Louis XIV, le Roi Soleil, était un homme fier et arrogant qui exigeait d’être constamment au centre de l’attention ; il ne pouvait souffrir d’être surpassé en somptuosité par quiconque, et encore moins par son surintendant des finances. Pour succéder à Fouquet, Louis XIV choisit Jean-Baptiste


Colbert, un homme d’une avarice notoire, connu pour donner les réceptions les plus sinistres de Paris. Colbert s’assura que tout l’argent du Trésor passait entre les mains du roi. Ainsi financé, Louis XIV se fit construire un palais encore plus magnifique que celui de Fouquet, le grandiose château de Versailles, sur les plans des mêmes architectes, décorateurs et jardiniers que lui, et il y organisa des fêtes encore plus extravagantes que celle qui avait coûté à Fouquet sa liberté.

Examinons la situation. Le soir de la fête, en présentant au roi spectacle sur spectacle, chacun plus magnifique que le précédent, Fouquet s’imaginait faire preuve de sa loyauté et de son dévouement. Non seulement il croyait rentrer dans les bonnes grâces de Louis XIV, mais il pensait que le bon goût, le réseau de relations et la popularité dont il faisait montre le rendraient indispensable au roi et convaincraient celui-ci qu’il ferait un excellent Premier ministre. Or, à chaque nouveau spectacle, à chaque sourire appréciateur des invités, Louis XIV s’imaginait voir ses propres amis et ses sujets plus séduits par le surintendant des finances que par lui-même, et Fouquet en train de lui voler sa richesse et son pouvoir. Plutôt que de flatter son hôte, ces fastes étaient une offense à la vanité du roi. Bien sûr, Louis XIV ne l’aurait jamais avoué, mais il s’empara du premier prétexte venu pour se débarrasser de celui qui lui avait, par maladresse, fait craindre pourson prestige.


Tel est le sort, sous une forme ou sous une autre, de tous ceux qui égratignent la confiance en soi du maître, portent atteinte à sa vanité ou le font douter de sa prééminence.



Le 17 août, à 6 heures du soir, Fouquet était le Roi de France,

à 2 heures du matin, il n’était plus rien.


VOLTAIRE (1694-1778), Le Siècle de Louis XIV



RESPECT DE LA LOI


Au début du XVIIe siècle, l’astronome et mathématicien italien Galilée se trouvait dans une situation précaire : il dépendait de la générosité des grands pour financer ses recherches. C’est pourquoi, comme tous les savants de la Renaissance, il dédiait parfois ses inventions et découvertes aux mécènes de son temps. C’est ainsi qu’il offrit au duc de Gonzague le compas de proportion, compas à usage militaire qu’il avait amélioré. Puis, neuf ans plus tard, c’est aux Médicis qu’il dédicaça le traité expliquant l’utilisation de ce compas. Les princes se souciaient peu de l’intérêt de la découverte, mais ils se montraient reconnaissants de l’attention, ce qui valait à Galilée, qui vivait de cours particuliers donnés aux membres de l’aristocratie, davantage deriches étudiants. Cependant, comme ces mécènes avaient l’habitude de lerécompenser par des cadeaux et non par de l’argent, Galilée vivait dans une

précarité constante. Il se dit alors qu’il devait exister un meilleur moyen.

En 1610, Galilée découvrit les satellites de Jupiter. Au lieu de répartirl’honneur de cette découverte entre ses différents protecteurs comme par lepassé, donnant à l’un sa lunette astronomique, dédicaçant un livre àl’autre, etc., il décida de se concentrer exclusivement sur les Médicis, pour laraison suivante : peu de temps après avoir fondé la dynastie, Cosmel’Ancien avait fait de Jupiter, le plus puissant des dieux, le symbole de la maison des Médicis – symbole d’un pouvoir qui, bien au-delà de la politique et de la banque, les reliait à la Rome antique et à ses divinités.


Galilée présenta donc sa découverte astronomique comme un événement cosmique célébrant la grandeur des Médicis. « Les astres médicéens » (les satellites de Jupiter) se seraient d’eux-mêmes offerts à son télescope au moment où Cosme II ceignait la couronne ducale, annonça-t-il. Le nombre des satellites – quatre – correspondait aux quatre Médicis (Cosme II avait trois frères), et les satellites tournaient autour de Jupiter comme ses quatre fils autour de Cosme l’Ancien, le fondateur de la dynastie. Plus qu’une coïncidence, c’était la preuve apportée par les cieux eux-mêmes de la céleste ascendance des Médicis. Après leur avoir dédié sa découverte, Galilée fit exécuter un tableau représentant Jupiter assis sur un nuage avec quatre étoiles en cercle autour de lui et présenta cette œuvre à Cosme II.


Résultat : Cosme II fit aussitôt de Galilée le philosophe et mathématicien officiel de sa cour, avec un plein salaire. Pour un savant, c’était une jolie réussite. Le temps où il devait quémander auprès de mécènes était révolu.


Interprétation :


Sa nouvelle stratégie avait valu à Galilée plus que toutes les années passées à la merci de ses mécènes. La raison en est simple : tous les maîtres veulent paraître les plus brillants. Peu leur importent vérités et inventions scientifiques ; seuls comptent pour eux leur propre renom et leur propre gloire. Galilée flattait infiniment plus les Médicis en liant leur nom aux forces cosmiques qu’en faisant d’eux les patrons de quelque nouvelle découverte de la science.

Les savants ne sont pas épargnés par les caprices des mécènes et les vicissitudes de la vie à la cour. Ils ne sont que des courtisans parmi d’autres, gravitant autour de ceux qui tiennent les cordons de la bourse. Et la puissance de leur intellect peut créer chez leurs maîtres un malaise, l’impression de n’être là que comme bailleurs de fonds – un rôle obscur et sans prestige.

Or celui qui permet la réalisation d’un grand projet se voudrait créatif et puissant, plus important que le résultat obtenu en son nom. Au lieu d’une impression de malaise, il faut lui donner la gloire. Galilée, lui, n’a pas défié l’autorité intellectuelle des Médicis avec sa découverte, en aucune façon ils ne se sont sentis inférieurs ; en les comparant littéralement aux étoiles, il les a fait briller au-dessus des autres cours d’Italie. Loin de surpasser le maître, il a fait en sorte que le maître surpasse tout le monde.



Source : LES 48 LOIS DU POUVOIR

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